SAISIR LA SUBSTANCE PROPRE DE NOTRE TEMPS ?

Saisir l’esprit d’une époque, comprendre le sens profond des choses au moment même où elles ont lieu est extrêmement difficile parce qu’on est tout le temps pris dans les flux de l’actualité ; c’est le syndrome de la tête dans le guidon. Pourtant, nous parvenons à réaliser qu’il existe des indices de plus en plus nombreux, prégnants, s’aggravant, ne cessant de se multiplier et qui témoignent de risques qui nous regardent tous. Avec l’échec de politiques de plus en plus capitalo-débridées à l’œuvre depuis une quarantaine d’années, le pacte de confiance n’existe plus entre les individus et la parole politique, même en ce qui concerne les politiques dits « antisystème ».

Depuis une dizaine d’années, pour comprendre la substance du temps, on ne cesse d’évoquer un supposé retour des populismes. Certains sont même allés à opérer des rapprochements quasi systématiques entre les années 1930 et notre temps. Ces rapprochements empêchent précisément de saisir la substance spécifique de notre époque, masquée derrière des schémas préformatés et une supposée récurrence de l’Histoire. Nous n’avons en aucune manière affaire à un retour des populismes ou à un moment populiste de notre histoire. Nous avons affaire à l’avènement d’une nouvelle condition de l’individu contemporain, d’une nouvelle condition de nous-même alors que les structures politiques, l’ordre général en place sont restés dans les grandes lignes à l’identique. Et cela créé une nouvelle torsion dont il faut saisir la nature et les effets.

Nous avons été peu à peu sournoisement fracassés par une situation qui nous débordait. Et en nous débordant, elle nous a rendu non seulement intrinsèquement impuissant mais nous a également fait réaliser ce sentiment d’impuissance. Parallèlement, l’industrie du numérique a eu le génie de nous offrir des sentiments nous donnant l’illusion de pouvoir reprendre la main. Plus on a été dépossédé, plus a cru pouvoir reprendre la main. Fracassés physiquement et psychologiquement, comment alors dépasser ce trop-plein d’affect légitime ? Il ne s’agit pas que d’être dans l’expressivité, via les plateformes virtuelles d’expression, il va falloir engager l’action.

Face aux sentiments d’inutilité et de relégation, un petit pouce vers le haut nous apporte des salves de réconfort. Il y a un effet de levier qui induit le tragique de notre condition. Plutôt que nous atteler à la tâche, faire valoir notre possibilité d’action, on s’est laissé aller à trouver de la satisfaction là où l’on peut et c’est bien normal. Cependant, c’est la mesure qui compte. Quand cela prend des mesures où une des sources principales de réconfort aujourd’hui est d’avoir l’illusion d’être en contact avec les autres et de trouver sa dose de dopamine et de like, il est alors évident que nous avons été malheureusement pris au piège et que nous sommes pris dans des logiques d’impuissance et d’échec. Des logiques dont l’intention n’est pas forcément toxique mais dont le résultat l’est systématiquement.

L’expressivité (en particulier faire part de ses opinions) se passe régulièrement à l’intérieur d’interfaces qui ont été conçues et élaborées par l’industrie du numérique. Donc plus on s’exprime, plus cela génère du chiffre d’affaire (et des datas), plus cela génère de la capacité à entretenir ce système. Ainsi, nous faisons l’expérience d’une dépossession, d’une perte de confiance, d’une rupture d’adhésion au discours prononcé alors qu’il nous est offert dans le même temps la possibilité d’exprimer aisément en quelques instants nos ressentiments, nos colères, nos expériences, nos séquences de vie, mais pas n’importe comment : via des interfaces précises. Ces interfaces induisent le régime de l’assertion : on affirme sur le post placé en amont avec l’idée que sa parole fait office de rang premier, puis les commentaires viennent ensuite en dessous, ainsi il se développe une sensation de l’importance de soi. Les réseaux sociaux virtuels amènent au privilège de l’assertion, au détriment du dialogue qui demande toujours du temps pour être déployé, au privilège de sa propre parole, à des rapports de plus en plus clivés, à la brutalisation des échanges interpersonnels mais aussi à la consolidation de ses propres opinions, de ses propres croyances aux dépens de ce que suppose la conversation par laquelle on apprend les uns des autres, par laquelle on avance et par laquelle l’apport de l’autre nous enrichit.

Les plateformes virtuelles de l’expressivité ont accompagné, favorisé des formes de politisation de la société à l’échelle planétaire au cours de la dernière décennie. Ces formes de politisation ont pris la forme de conscience collective de plus en plus lucide (l’échec des politiques soutenant un système en bout de course). Cette politisation s’est manifestée comme jamais auparavant par une dissymétrie entre le discours et l’action. Cette attitude est encouragé notamment par les réseaux sociaux virtuels, par les chaines d’information en continu mais aussi par la production et la circulation ininterrompue d’informations (au sens de flux de données) qui créent le sentiment que nous existons par l’énonciation de notre propre parole qui a le don quasi systématiquement de ne strictement rien produire, sinon de nous renvoyer à nos propres croyances, au constat de notre propre impuissance et à l’aggravation continuelle de la brutalisation, de la désorientation collective et de sentiments de situations dont nous ne parvenons plus à concevoir comment nous allons pouvoir organiser collectivement et consciemment leur gestion.

Le drame est que l’on vit un double échec. D’un côté évidemment l’échec des politiques mises en œuvre. Et d’un autre côté, on se laisse aller à l’échec de s’atteler sur le terrain concret de nos vies quotidiennes. Faire face à la responsabilisation de nous tous face à cet échec, c’est d’abord se demander jusqu’à quand allons-nous poursuivre dans cet effet de psychiatrisation de la société. Quand, en société, allons-nous nous donner les moyens de traduire nos ressentiments pour la plupart légitimes, fondés, façonnés depuis très longtemps par-delà les générations ? Comment allons-nous nous donner les moyens de les traduire en actes ? L’idée n’est pas de nous mettre « en marche » mais de nous mettre en action.

 

Bibliographie : Eric Sadin, L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun, 2020.

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