TRAILPINISME

En ce dernier jour de juin d’une luminosité exceptionnelle, j’avais imaginé en me levant une seconde partie de journée à base des 3 sports : une session trail guidée par la topographie, une sortie vélo courte et facile puis une natation au plan d’eau aux sensations de l’instant.

La veille en courant dans le secteur, j’avais repéré deux vallons qui emmenaient sur des crêtes entre Ubaye et Embrunais. Malgré les névés bien présents, témoins de l’enneigement chaotique de cet hiver, et les pierriers bien raides, je souhaitais emprunter ces combes à l’accès direct mais pas forcément plus rapide.

Départ au trot sur un chemin de berger encore correct, au bout de 3 min un torrent est à franchir. C’est moyennement enthousiasmant d’avoir les chaussures et chaussettes trempées dès le début d’une sortie dont on ne sait pas encore combien d’heures elle va durer. Mais impossible de contourner ce cours d’eau, la prochaine fois je prendrais peut-être une autre paire de chaussettes dans le camelbak, mon minimalisme en prendra un coup.

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Le chemin forestier devient très vite un sentier bien pentu, puis une sente puis plus rien. A cette époque de l’année, la végétation explose de partout et recouvre les traces. C’est aussi une explosion olfactive des arbres aux fleurs. Je ne me lasserai jamais de l’inhalation de toutes ces essences qui colorent l’âme. Cette pharmacie à ciel ouvert recèle néanmoins une plante belliqueuse : l’ortie. Des milliers et des milliers de plants jonchent mon chemin jusqu’à mi-cuisse. Les vertus que possèdent cette plante sont à la hauteur de la pénibilité qu’elle engendre à quiconque ose s’en approcher de trop près. Manque de bol, elle est omniprésente jusqu’à plus de 2000 mètres d’altitude. Les jours précédents, j’avais déjà eu l’honneur de recevoir en cadeau ses petits poils urticants sur quelques séances sans trop d’effets. Cette fois en revanche, c’est plein tarif. La nuit qui a suivi a d’ailleurs été très agitée, démangé comme jamais.

Parmi toute cette végétation, on ne sait pas trop où l’on pose le pied, parfois sur un caillou, parfois dans un trou. Une bonne proprioception. Une connaissance m’avait un jour recommandé de fermer les yeux parfois en courant pour développer ma conscience dans ma pratique et ainsi effectuer un travail proprioceptif. On y est plus ou moins avec cette traversée verte.

Arrivé au pied du vallon, j’anticipe une trace « plan A » (on ne voit pas bien la fin depuis le bas) qui contourne les névés tout en n’ayant pas à faire des kilomètres dans ce pierrier qui pourraient laisser trop de traces pour la suite de l’aventure. Les cris des marmottes qui résonnent de falaises en falaises accompagnent de début d’ascension puis c’est au tour des pierres qui se détachent des montagnes. Toujours impressionnant d’assister à la montagne en mouvement, la montagne qui vit en quelque sorte.

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Autant le dire franchement : à ce stade, je ne trottine plus mais me contente de flexions engagées qui m’élèvent à chaque pas d’un demi-mètre ou me font reculer lorsque les pierres se font la malle sous mes pieds. L’aspect physique est bien présent avec un travail musculo-tendino-articulaire important, en amplitude, en résistance, en isométrique. D’ailleurs le cardio ne s’y trompe pas et je titille mon premier seuil ventilatoire.

Evidemment mon plan A tombe à l’eau au moment où j’aperçois enfin l’intégralité du couloir. Il va falloir traverser deux névés. Et là encore je regrette de ne pas avoir pris une seconde paire de chaussettes qui m’auraient permis de marcher sur la neige avec une super accroche. A défaut, ce sera du 4 pattes en crabe, mes mains en guise de piolet. La neige est relativement molle et c’est tant mieux ! Il y a 10 jours, j’aurais rebroussé chemin tant la neige pouvait être verglacée par les gels et dégels. Pour arriver sur la crête, il reste encore une partie exposée bien friable et quelques mouvements à mobiliser tout son corps, à échouer parfois à bien placer tous ses appuis par manque d’allonge. La concentration doit être maintenue ; ce n’est pas le moment de glisser et de se retrouver quelques centaines de mètres plus bas.

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Arrivé sur la crête, le vent est relativement faible pour une fois et la vue dégagée très loin.

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Je savoure ce moment et le panorama tellement riche qu’il en fait « buguer » mon cerveau déjà diminué par l’effort et la privation d’oxygène à presque 3000 mètres d’altitude. J’aimerais tellement pouvoir nommer chaque lieu, chaque élément que je vois dans le paysage, connaître les histoires qui vont avec. C’est l’apprentissage de toute une vie. J’aperçois mon Ventoux natal, cela fait à chaque fois son petit effet.

Me rendant compte que je n’aurais pas la possibilité physique (nécessité de cordes et d’une meilleure technique) de contourner la montagne qui se présente à l’ouest pour rejoindre l’autre vallon que je voulais explorer, je décide de me lancer à l’assaut d’une autre montagne plus haute et à proximité.

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Néanmoins, je viens déjà de terminer ma réserve en eau alors que je ne suis qu’à mi-durée de la session. La montée du couloir a été éprouvante. De plus, la perspective de redescendre ce que je viens de monter ne me réjouit guère. Petit rappel important à ce propos : toujours évaluer la possibilité de redescendre avant de monter quoi que ce soit, on ne se lance pas sur un rocher ou un flanc de montagne sans être certain de pouvoir faire le chemin inverse, la descente étant souvent plus difficile que la montée.

L’ascension de cette montagne se fait sur une impressionnante crête aux rochers saillants. A gauche, c’est le vide, à droite c’est l’autre vide. Le panorama au sommet est total 360°, la cime dessinant une sorte de pyramide. Spectaculaire au possible.

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On peut s’avancer quelques dizaines de mètres sur une crète qui forme un Y et praticable pour du skyrunning. A ce moment, en apercevant les semblants de marches que forme le final de la montée, une pensée me traverse l’esprit : la scène de la montée des escaliers dans Rocky 1.

Vient alors le moment de redescendre ces 1500 mètres de dénivelé. Je suis déjà entamé physiquement par les jours précédents mais surtout par cette sortie, et nerveusement tant le danger est présent et la concentration grande. Il faut donc redoubler de vigilance, rester serein et ne pas s’impatienter, considérer que la descente prendra le temps qu’elle prendra. La première partie sur la pyramide nécessite encore une focalisation de tous les instants. Puis une fois à sa base, je remarque que je peux couper dans le vallon par une trace finalement un peu plus accessible que celle que j’avais prise pour monter.

Je m’y engage, ça glisse un peu mais ça passe sur le physique. Beaucoup d’excentrique et d’isométrique sur cette portion exigeante. Plus bas, je retrouve mes névés qui se sont bien réchauffés et qui sont maintenant mieux praticables pour une descente tout schuss sur ceux-ci plutôt que délicate sur les pierres. Beaucoup de plaisir dans cette descente, d’abord quasiment assis avec les pieds en guise de skis et les mains comme bâtons puis en courant « rattrapé » avec les appuis fuyants.

La fin des névés rime avec début de torrent et je peux enfin me désaltérer à même la surface de la rivière même si ce n’est pas l’eau la plus intéressante puisque dépourvue de sels minéraux à ce stade de son ruissellement. Les derniers kilomètres de cette session s’effectuent dans cette ambiance de début de soirée que j’apprécie tellement. La montagne est encore plus calme et apaisante (mais source de fatigue aussi, c’est tout son paradoxe), les couleurs flattent la rétine et il se manifeste le sentiment d’être parfaitement à sa place. Le bien-être en somme.

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Je n’ai plus le temps d’aller rouler puis de nager, pas plus que l’envie d’ailleurs. Cette aventure aura été suffisante pour la journée. D’ailleurs j’ai mal partout avec des zones sensibles similaires après avoir nagé, roulé, couru. Pour ainsi dire, cette séance à la frontière entre trail et alpinisme fait d’une pierre deux coups.

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