SURENTRAÎNEMENT, BURNOUT ET DÉPRESSION

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© Ventouxman / Franck Oddoux

Dernièrement, j’ai eu l’occasion de m’entretenir à plusieurs reprises avec Xavier Grenier-Talavéra et c’est par une interview pleine d’humanité riche d’enseignements que je vous partage nos échanges. Vous y reconnaîtrez probablement un proche qui a traversé ou traverse cette maladie, ou peut-être vous-même… Xavier était un triathlète membre de l’équipe du Canada, grand espoir de médaille olympique. Il y a 2 ans et demi, il a connu un syndrome de surentraînement (burnout sportif) et ses différentes manifestations jusqu’à la dépression. Je vous invite à lire ses 4 dernières publications qui relatent avec une prose prenante quelques moments par lesquels il a pu passer. Encore merci à Xavier pour sa sympathie et son aide précieuse.

RG : De mon côté, l’écriture m’a permis de mieux structurer tout un tas de pensées qui étaient décousues dans ma tête. Et puis peut-être de transmettre, de partager quelque chose pour que d’autres se sentent moins seuls dans ces moments de brouillard épais ou évitent le plus possible d’avoir affaire à cela. D’ailleurs, quelques personnes m’ont envoyé un message pour me dire qu’elles avaient elles aussi connu le burnout, et curieusement ce ne sont pas des sportifs de plus ou moins haut niveau qui m’ont écrit mais des employés, des cadres et des professions libérales. Néanmoins, même si je souhaite éviter aux autres le burnout, j’essaie de faire en sorte d’en sortir plus épanoui qu’avant avec cette curiosité que me faisait remarquer Mister Onlinetri : « Quelle est la clé du succès ? Les bonnes décisions. Comment prend-on de bonnes décisions ? Par l’expérience. Comment gagne-t-on de l’expérience ? Par les mauvaises décisions. » Que penses-tu de l’idée de se dévoiler vis-à-vis de ta propre histoire et de tes connaissances en la matière à présent ?

XGT : J’ai lu ton texte, je tiens à te remercier tout d’abord pour les gentils mots à mon égard, c’est extrêmement apprécié 🙂 L’écriture a été une sorte de thérapie pour moi, qui m’a permis d’avoir une perspective plus globale sur ce qui m’était arrivé, tenter de partager l’épreuve épuisante que j’ai dû faire face et avec un peu d’espoir aider quelqu’un dans une situation similaire. Plusieurs personnes m’ont également contacté suite à mes textes et je suis d’accord, c’est loin d’être seulement un problème d’athlètes élites, mais une chose qui ne change pas est que pratiquement tous qui en ont souffert le cachent un peu. Durant les longs mois de ma « convalescence », ma propre mère, qui m’a vu souffrir pendant des mois, se rapprochait tranquillement d’un burnout lié au boulot, une terrible torture pour moi de le vivre de l’extérieur après l’avoir vécu de l’intérieur. J’ai tout essayé pour lui éviter ce que j’ai vécu, mais ça n’a pas fonctionné avant que j’accepte de lâcher prise pour qu’elle se rende compte que l’ultime responsabilité était entre ses mains, et heureusement elle s’en est sortie un peu mieux que moi.

RG : Tu n’as plus donné de nouvelles depuis début 2019. Doit-on supposer une fin de carrière ?

XGT : La raison pour laquelle j’ai pratiquement disparu la dernière année est toute simple : la douleur reliée à mon choix d’arrêter tout m’a déchiré intérieurement, et le seul remède que j’ai trouvé pour retrouver le goût de vivre était à travers le voyage, s’éloigner le plus possible de tout ce qui me rappelait mon amour, le triathlon. Un an plus tard, je suis toujours convaincu que ça a été la meilleure décision que j’ai prise, une décision qui m’a profondément changé et rapproché de qui je crois être réellement.

RG : Quand tu racontes que même la marche te mettait dans un état de fatigue extrême similaire aux premiers jours de ta coupure initiale, concrètement que signifiait cette fatigue extrême pour toi et as-tu des exemples ?

XGT : La fatigue extrême, dans mon cas, c’était de dormir des nuits de 15h et d’avoir seulement assez d’énergie pour marcher à la cuisine puis rester assis sur le sofa toute la journée. Après 1 mois de ce « régime », j’ai essayé d’aller marcher avec ma mère : dès la première minute, je lui ai demandé de ralentir parce qu’elle marchait trop vite, j’étais épuisé et ne pouvais pas suivre la cadence. Cinq minutes plus tard, je revenais à la maison et le lendemain, difficile de se lever du lit et d’avoir des pensées positives. Impossible de décrire avec des mots l’étendue de cette fatigue, le simple fait de m’asseoir à journée longue m’épuisait, je ne me rappelle de pratiquement rien de ces premiers 3 mois très embrouillés dans ma mémoire.

RG : Tu as été clairement bien entouré et c’est une chance que tu as bien fait de saisir. Pour ma part, ce n’est pas tellement le cas et je fais avec les moyens du bord côté nutrition, physio et psycho. C’est clairement un gros doute quant à la perspective de sortir grandi du burnout parce que j’ai le sentiment que je ne parviens pas à faire le maximum en étant isolé.

XGT : J’ai été bien entouré et je suis tout de même retombé, même avec une progression ULTRA conservatrice d’un an qui a été extrêmement difficile au niveau mental. Je sais exactement ce que tu ressens à l’instant, ce désir brûlant de sortir s’entraîner. La solution simple est de tout arrêter et d’essayer de se redécouvrir en tant que personne. J’ai fait du sport d’élite toute ma vie, et ça m’a marqué de comprendre que je n’étais plus personne sans sport. La solution difficile, c’est plutôt d’essayer un retour par essai-erreur ; même avec l’aide d’experts, c’est avancer à tâtons et dans le noir, avec la chance de retomber encore plus profondément dans l’épuisement par la suite. Ça peut prendre du temps pour trouver le bon psychologue ou n’importe quel spécialiste qui t’aide le plus à faire le ménage dans ta tête. En toute honnêteté, une des choses les plus importantes est d’avoir un solide réseau d’amis et/ou de famille avec qui s’entourer, sur qui tu peux t’appuyer et qui peuvent comprendre et te soutenir en cas de besoin dans ton cheminement. Petit ou grand nombre, tout aide 🙂

RG : A la lecture de ton expérience et des cas cliniques dont j’ai pris connaissance, j’avais bien saisi le risque de se croire guéri alors que non, et par conséquent le risque de retourner dans un cercle encore plus vicieux avec des phases d’arrêt qui s’allongent à chaque récidive. Mais pourquoi dis-tu que maintenant que le premier épisode est passé, ce sera beaucoup plus facile de retomber dans une situation similaire ? J’ai plutôt tendance à penser que « chat échaudé craint l’eau froide » et donc que j’aurais une certaine méfiance par la suite puisque je connais à présent de près ce qu’est le surentraînement, n’est-ce pas ? Certains seraient plus enclins à récidiver que d’autres ?

XGT : C’est exact, ça peut devenir un cercle vicieux de reprises et retours ! Un autre des plus grands défis du surentraînement est de se défaire de cette peur de la fatigue, si celle-ci est « normale » ou non, quand pousser et quand continuer sans accès à aucune donnée concrète sur quoi se fier. Ce que je veux dire, c’est que physiologiquement, lorsqu’on a déjà vécu un burnout, il est plus facile de retomber dans un autre épisode (selon mon expérience et les témoignages que j’ai reçus). Si l’expérience acquise à travers cet épuisement est mise à contribution, il est fort probable que tu vas être capable d’arrêter avant que ce soit trop tard, mais il faudra que tu te rendes beaucoup moins loin dans l’accumulation totale de facteurs de fatigue pour retomber dans un autre épisode. Dans mon cas, je suis convaincu que ça prendra des années avant que mon corps récupère complètement (s’il le fait du tout). Le trou dans la barque rétrécira tranquillement, mais restera plus large que la moyenne pour une longue période.

RG : Peut-être que les médecins en France sont moins formés sur ces sujets qu’au Québec ou que la culture est différente (rappelons que la France a la triste caractéristique d’être un pays champion dans la consommation d’anti-dépresseurs). Mon médecin généraliste, qui est un ami pratiquant lui aussi le triathlon, m’a très justement conseillé sur l’idée de se poser trop de questions et pense qu’il faudrait trouver un équilibre avec le cœur : foncer plutôt que tergiverser, sentir plutôt que penser. Je reconnais que cet équilibre est capital, spécialement dans une activité sportive, mais ce n’est qu’une partie d’un tout.

XGT : Je suis d’accord dans un sens avec ton médecin généraliste dans le fait de faire attention à sur-analyser et d’essayer de sentir un peu plus que de penser, mais en même temps je ne suis pas complètement d’accord de foncer dans une situation particulière comme celle-ci. Prends toute l’info que tu peux avoir et prend les décisions que tu crois qui s’appliquent le mieux pour ta situation unique !

RG : Justement, mon généraliste m’a aiguillé vers un médecin du sport qui m’a prescrit des analyses sanguines poussées afin d’évaluer dans quelle mesure ce burnout provenait de facteurs biologiques ; de l’alimentation et de la micronutrition plus précisément. Ces tests ont révélé effectivement quelques petites carences (notamment en vitamines B12 et B9) et des déséquilibres comme le rapport Omega 3/6 qui n’apparaissent pas dans les analyses de sang classiquement prescrites. Mais rien d’alarmant non plus. Par conséquent, comme tu me le conseilles, j’écoute surtout mon corps. Une tâche bien difficile ! On a tendance à s’avancer un peu en pensant que lorsqu’on pratique un sport aussi exigeant à haut niveau, on connaît son corps sur le bout des doigts. Et pourtant on a justement souvent tendance à ne pas l’écouter pour en faire toujours plus, et même à oublier comment faire !

XGT : Lorsque j’ai tout arrêté à l’été 2017, j’ai passé tous les tests possibles, des tests sanguins à tous ceux pour détecter la présence de parasite. À la grande surprise de mon médecin et moi, tous mes paramètres étaient normaux. J’ai vu un psychiatre, qui m’a dit que j’étais normal, tout simplement un peu dépressif, même si j’étais très, très loin d’être correct (et extrêmement sombre là-haut). Probablement dû au fait que j’avais tendance à sous-reporter ma douleur mentale intense alors que j’étais proche du gouffre. J’ai eu la chance d’avoir accès à un médecin exceptionnel à Montréal grâce à mon identification de l’équipe nationale, et je considère qu’elle m’a sauvé. Elle m’a été d’un soutien énorme, mais comme en France et au niveau mondial, le burnout sportif est quelque chose d’encore inconnu et inexpliqué. Elle m’a aidé à confirmer que tout, au niveau biologique, était correct, mais sinon pour le reste, elle avançait autant à tâtons que moi. Les seules choses sur lesquelles on pouvait se fier étaient des tests pour évaluer si j’étais sorti de mon état dépressif, si mes sensations de fatigue, d’anxiété, mon sommeil et mon bonheur étaient revenus à un niveau plus normal selon mon échelle. Donc oui, même si on pense être experts à déceler les signaux de notre corps dans le sport d’élite, c’est beaucoup plus difficile que ça en a l’air !

RG : Effectivement je prends beaucoup de temps de réflexion et de recul. Tu as choisi la juste expression quand tu dis que c’est « se faire un cadeau » parce que c’est vraiment cela : quand j’allais m’entraîner, mais surtout en compétition, j’avais parfois l’impression ces derniers temps d’être puni, et là avec cette coupure je ne me sens pas du tout mal de faire autre chose, au contraire j’ai le sentiment de m’offrir un plan pour trouver mon chemin.

XGT : Génial, c’est exactement ce que je voulais dire ! Le sport élite demande de s’engager corps et âme à 100% dans la poursuite de gains marginaux, et il est très facile de s’oublier un peu (ou complètement) dans tout ça. Le plus grand cadeau que je me suis donné est ce temps, sans attente, sans pression, à éviter de se torturer de ne pas optimiser à l’extrême chaque seconde. Je pensais être bon à ne rien faire, je me suis rendu compte que je suis horrible. J’étais convaincu que j’étais bien plus qu’un triathlète, comme tous ces athlètes qui le « découvrent » lors d’une blessure d’un mois, mais je n’étais devenu que ça, ma vie était triathlon. J’ai eu le privilège durant ma récupération d’avoir du temps pour ne pas me précipiter dans mes choix et décisions, ce qui n’est pas nécessairement donné à tout le monde, mais je crois fermement avant tout qu’il faut se donner à soi-même le temps de retrouver son chemin. C’est facile de dire qu’on n’a tout simplement pas le temps, c’est plus difficile de décider consciemment de couper à certains endroits pour s’en donner un petit peu.

RG : Peut-être qu’il faut tester une reprise de l’activité physique pour mieux évaluer son état. Sinon comment pourrais-je savoir si je suis prêt à reprendre l’entraînement ? Alors peut-être faire une séance relativement facile, évaluer ce qu’il se passe ensuite dans les 3 dimensions de l’Être et décider comme ça au jour le jour ?

XGT : C’est l’approche que j’ai prise personnellement. J’étais terrifié plus que tout que des épuisements à répétitions m’amènent à un syndrome de fatigue chronique, chose qui est arrivée à quelques-uns qui ont témoigné souffrir de cette autre condition extrêmement incomprise avec explication la plus crédible liée à trop d’épuisements consécutifs. D’un côté, c’est facile de tomber dans la paranoïa de ce qui est normal ou non côté fatigue, d’un autre côté, l’essai-erreur est ce que j’ai trouvé de plus efficace pour progresser. Ça semble évident, mais si tu n’as pas le goût de t’entraîner, pas besoin de se forcer !

RG : Que ce soit pour toi ou pour moi, l’activité physique (on ne parle pas de compétition olympique) est une nécessité pour l’homme, c’est un des piliers de ce que nous sommes. Mais peut-il être compensé par d’autres activités et intérêts pour être émancipé et accompli dans la vie ? A ce sujet, je te recommande le livre d’Alexandre Jollien « Éloge de la Faiblesse » (aussi disponible en livre audio) qui m’a été utile pendant cette période particulière.

XGT : Je possède toujours un amour profond pour le sport en tant que manière de bouger, de repousser ses limites et d’en apprendre sur soi, mais cette pause prolongée a permis une place beaucoup plus grande pour ma grande curiosité intellectuelle. Même si le sport me manque douloureusement, la structure actuelle du sport élite me repousse de plus en plus et j’ai beaucoup de misère à m’imaginer me remettre dans le même état de ne vivre que pour le triathlon. Le focus du monde du haut niveau me semble plus fantaisiste que jamais, où plus du sacrifie, plus tu travailles fort, moins de questions tu te poses et le moins de pitié tu as envers tout ce qui ne t’avantage pas est une « garantie » de succès. Où même si le système est dysfonctionnel, une seule personne s’en sort et performe est une démonstration que le système fonctionne à merveille, et que tous les autres qui n’y sont pas arrivés doivent simplement travailler plus fort. Post hoc ergo propter hoc, le succès est arrivé après ces changements structurels, donc ces performances doivent être résultat direct de ce système. Cela changera peut-être dans le futur, mais l’état du sport semble refléter l’état actuel de la société, un système un peu brisé où le monde semble prêt à tout à n’importe quel prix, où les « brisés » se retrouvent pratiquement abandonnés à eux-mêmes et tout simplement conseillés de baisser la tête, travailler plus fort.

RG : Je suis très attaché à la vulgarisation de tout ce qui peut paraître inaccessible ou bien seulement intelligible par quelques initiés. De ton côté, as-tu pu faire profiter de ton expérience d’autres athlètes ? Et où en es-tu aujourd’hui vis-à-vis de cette maladie ?

XGT : C’est tout à ton honneur de discuter ouvertement de tout sur ton blog, c’est toujours un sujet très sensible partout dans le monde, surtout chez les hommes avec cette pression de se la fermer, d’éviter les émotions et d’être fort. J’ai parlé avec plusieurs athlètes, dont Raphaël Montoya lorsqu’il était en arrêt complet (suivez son retour absolument incroyable), j’ai essayé de partager tout ce que j’ai appris à la dure à tous ceux qui étaient intéressés (entraîneurs, intervenants sportifs, athlètes, médecins, physiologistes et j’en passe). Ça m’a apporté un réel bonheur d’avoir aidé de quelconque manière et de faire un peu de prévention sur un problème un peu incompréhensible. Cette condition est incroyablement complexe surtout dans le contexte sportif, sans protocole de diagnostic fiable et sans protocole défini de repos et retour à l’entraînement, considérant que le sport est à la base s’épuiser le plus possible pour être le meilleur.
Dans un sens, c’est peut-être la réelle beauté de tout ce cheminement que la seule manière de s’en sortir est de prendre son temps, être réellement à l’écoute de soi-même puis d’en sortir des expériences impossibles à avoir sans être passé par là. De mon côté, j’ai décidé que revenir au haut niveau pour tenter (hypothétiquement) de retrouver mes capacités d’antan dans ce monde parfois cruel qu’est le sport élite ne vaut pas la peine de ruiner ma santé pour le reste de mes jours. Ces temps-ci, j’essaye de faire confiance à mon intuition : tant qu’une solution à un problème important m’apporte un certain inconfort et hésitation, je sais que ce n’est pas la bonne solution, ma bonne solution.

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